Introduction: Un marché en expansion accélérée
Le marché des lignes de transport d'électricité à haute tension (HT) en Afrique connaît actuellement une croissance sans précédent, avec une valorisation estimée à environ 1,3 milliard de dollars. Cette dynamique s'inscrit dans un contexte de transformation profonde du paysage énergétique continental, marqué par deux enjeux interdépendants : l'interconnexion des réseaux nationaux pour créer des marchés régionaux intégrés et l'évacuation efficace de l'énergie produite par les nouveaux parcs solaires et éoliens qui fleurissent à travers le continent.
Chiffre clé : Selon la Banque Africaine de Développement, l'Afrique a besoin d'investir environ 43 milliards de dollars par an dans les infrastructures énergétiques jusqu'en 2030 pour combler son déficit énergétique. Les lignes haute tension représentent une part substantielle de cet investissement, avec une croissance annuelle moyenne de 8 à 10%.
Les "autoroutes énergétiques" que constituent ces lignes HT ne sont plus de simples infrastructures de transport d'électricité. Elles deviennent des outils stratégiques de développement économique, d'intégration régionale et de transition énergétique. Cet article explore en profondeur cette transformation, en mettant l'accent sur les projets phares en cours, les avancées récentes au Kenya, et particulièrement les initiatives ambitieuses du Sénégal dans ce domaine.
Contexte énergétique africain : Défis et opportunités
L'Afrique fait face à un paradoxe énergétique : elle dispose d'un potentiel renouvelable immense (solaire, éolien, hydroélectrique, géothermique), mais près de 600 millions d'Africains n'ont toujours pas accès à l'électricité. La capacité installée du continent est d'environ 250 GW, avec une production qui reste dominée par les énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) dans de nombreux pays.
La fragmentation des réseaux électriques nationaux constitue un obstacle majeur au développement d'un marché énergétique continental intégré. Seulement 8% de l'électricité produite en Afrique est échangée entre pays, contre plus de 20% en Europe. Cette faible interconnexion limite l'optimisation des ressources énergétiques, augmente les coûts de production et réduit la sécurité d'approvisionnement.
Interconnexions régionales : Vers un marché énergétique panafricain
Face à ces défis, les pays africains multiplient les initiatives d'interconnexion des réseaux électriques. Ces projets visent à créer des "autoroutes énergétiques" permettant la circulation de l'électricité à travers les frontières, sur le modèle du réseau européen.
Objectif stratégique : Le Plan d'Action Prioritaire du Programme pour le Développement des Infrastructures en Afrique (PIDA) vise à porter la capacité d'interconnexion transfrontalière de 6 GW en 2020 à 25 GW d'ici 2040, avec des investissements estimés à 18 milliards de dollars.
La Dorsale Nord : L'artère énergétique de l'Afrique de l'Ouest
Le projet de Dorsale Nord représente l'une des initiatives d'interconnexion les plus ambitieuses en Afrique de l'Ouest. Cette ligne haute tension de 875 km relie le Nigeria au Niger, au Bénin et au Burkina Faso, créant ainsi une artère énergétique majeure dans la région.
Dorsale Nord - Segment Nigeria-Niger
Mise en service en 2024, cette ligne permet au Niger d'importer jusqu'à 200 MW du Nigeria, réduisant de moitié le déficit énergétique du pays.
- Approvisionnement sécurisé du Niger en électricité
- Intégration des réseaux de la CEDEAO
- Base pour l'exportation future d'électricité renouvelable
Dorsale Nord - Segment Niger-Bénin-Burkina
Opérationnelle depuis 2025, cette section permet des échanges d'énergie entre les trois pays, avec une capacité maximale de 600 MW.
- Réduction des coupures de courant au Bénin et Burkina Faso
- Optimisation des centrales existantes
- Préparation à l'intégration des énergies renouvelables
Le Projet CLSG : Intégration énergétique en Afrique de l'Ouest
L'initiative Côte d'Ivoire - Liberia - Sierra Leone - Guinea (CLSG) représente un investissement de 450 millions de dollars pour une ligne de transmission de 1.300 km. Financé principalement par la Banque Mondiale, la BAD et l'Union Européenne, ce projet a été achevé en 2023 et est pleinement opérationnel depuis 2024.
| Pays | Bénéfices directs | Capacité d'importation | Impact sur la population |
|---|---|---|---|
| Côte d'Ivoire | Débouché pour ses surplus énergétiques | Exportateur net | Renforcement de son rôle de hub énergétique |
| Liberia | Réduction du coût de l'électricité de 40% | Jusqu'à 80 MW | 500.000 nouveaux raccordements |
| Sierra Leone | Fiabilisation de l'alimentation de Freetown | Jusqu'à 60 MW | 300.000 nouveaux raccordements |
| Guinée | Sécurisation de l'alimentation de Conakry | Jusqu'à 100 MW | Stabilisation du réseau national |
Modernisation stratégique au Kenya : Répondre à la saturation du réseau
Le Kenya, leader dans le déploiement des énergies renouvelables en Afrique de l'Est, a sécurisé fin 2025 plus de 311 millions de dollars pour deux nouvelles lignes stratégiques. Ces investissements visent à résoudre le paradoxe kenyan : un excédent de production renouvelable dans certaines régions, mais des coupures récurrentes dues à la saturation du réseau de transport.
Ligne Turkana - Suswa
Cette ligne permet d'évacuer la production du parc éolien de Lake Turkana (310 MW), la plus grande ferme éolienne d'Afrique, vers le principal centre de consommation de Nairobi.
- Réduction des pertes techniques de 17% à 8%
- Augmentation de la capacité d'évacuation de 300 MW
- Stabilisation de la fréquence du réseau national
Ligne Nairobi Ring
Cette boucle de ceinture autour de Nairobi permet de décongestionner le réseau de la capitale, qui représente plus de 60% de la consommation nationale.
- Réduction de 40% des coupures à Nairobi
- Augmentation de la fiabilité à 99,5%
- Préparation à l'électrification des transports
Le Sénégal : Ambitions et réalisations dans le domaine HT
Le Sénégal s'est imposé comme un acteur majeur du secteur énergétique en Afrique de l'Ouest, avec une stratégie ambitieuse combinant développement des énergies renouvelables et renforcement des infrastructures de transport d'électricité. Le pays vise à porter la part des énergies renouvelables dans son mix électrique à 30% d'ici 2030.
Réussite sénégalaise : Entre 2018 et 2024, le Sénégal a plus que doublé sa capacité de production d'électricité, passant de 900 MW à plus de 2.000 MW, avec une part croissante de solaire et d'éolien. Cette expansion nécessite des infrastructures HT adaptées pour évacuer et distribuer cette énergie.
Projets majeurs de lignes HT au Sénégal
Ligne HT Dakar - Thiès - Saint-Louis
Mise en service en 2023, cette ligne renforce l'alimentation du Nord du pays et permet d'évacuer la production des parcs éoliens de la région de Saint-Louis (150 MW).
- Fiabilisation de l'alimentation de Saint-Louis et Louga
- Évacuation de l'éolien de Taïba Ndiaye (extension)
- Interconnexion avec la centrale à charbon de Sendou
Boucle de Ceinture de Dakar
Ce projet de boucle autour de Dakar, achevé en 2024, vise à sécuriser l'alimentation de la capitale, qui concentre 25% de la population et 80% de l'activité économique.
- Réduction des pertes techniques de 12% à 6%
- Augmentation de la capacité de transit de 500 MW
- Sécurisation de l'alimentation des zones industrielles
Interconnexion Sénégal - Mali
Prévue pour 2026, cette ligne permettra au Sénégal d'exporter son surplus d'électricité vers le Mali et de sécuriser ses propres approvisionnements en cas de besoin.
- Première interconnexion directe Sénégal-Mali
- Capacité d'échange de 200 MW
- Intégration au réseau ouest-africain (WAPP)
Projets de l'Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (OMVS)
L'OMVS, regroupant le Sénégal, le Mali, la Mauritanie et la Guinée, développe des projets hydroélectriques et de transmission d'électricité à l'échelle régionale. Le Sénégal en est un bénéficiaire majeur.
Ligne HT Manantali - Dakar (677 km) - Permet d'évacuer l'énergie de la centrale hydroélectrique de Manantali (200 MW) vers Dakar et les centres urbains sénégalais.
Projet Gouina - Nouvelle centrale hydroélectrique de 140 MW sur le fleuve Sénégal, avec lignes HT connectant au réseau sénégalais (140 km).
Projet Koukoutamba (Guinée) - Future centrale de 294 MW, avec ligne HT prévue vers le Sénégal (450 km), permettant d'importer de l'hydroélectricité verte.
Défis et perspectives pour le secteur HT en Afrique
Malgré les progrès significatifs, le développement des infrastructures HT en Afrique fait face à plusieurs défis majeurs :
Les perspectives restent néanmoins positives, avec l'émergence de nouvelles technologies (lignes HT à courant continu, capteurs intelligents, drones d'inspection) et l'engagement croissant du secteur privé à travers des partenariats public-privé (PPP).
Conclusion : Vers un réseau électrique continental intégré
Les "autoroutes énergétiques" à haute tension en construction à travers l'Afrique ne sont pas seulement des infrastructures techniques. Elles incarnent une vision stratégique d'intégration régionale, de sécurité énergétique et de transition verte. Le Sénégal, à travers ses projets ambitieux, se positionne comme un hub énergétique majeur en Afrique de l'Ouest, capable à la fois de satisfaire sa demande croissante et d'exporter son savoir-faire et son surplus d'énergie vers ses voisins.
Vision 2030 : D'ici la fin de la décennie, l'Afrique pourrait disposer d'un réseau régional intégré permettant des échanges transfrontaliers significatifs, réduisant les coûts de l'électricité de 20 à 30%, et facilitant l'intégration de 100 GW d'énergies renouvelables supplémentaires. Les investissements dans les lignes HT, estimés à 15 milliards de dollars pour la période 2024-2030, seront déterminants pour réaliser cette vision.







